Tu quitteras ton père et ta mère

Devenir adulte, c’est devenir l’égal de ses parents, rappelle Claude Halmos*. Un long apprentissage qui aboutit au détachement d’abord psychique, puis physique.

Claude Halmos



                               Bonjour, je voudrais un rendez-vous pour mon fils.
                               —Quel âge a-t-il, Madame ?
                               —20 ans.
                               —20 ans ? Dans ce cas, il faut qu’il me téléphone lui-même. »



La rencontre entre le psychanalyste et les jeunes adultes commence parfois ainsi, et il arrive qu’elle s’arrête là, le parent ne supportant pas que l’on refuse son assistance. Quand elle se poursuit – parce que les intéressés rappellent pour prendre rendez-vous eux-mêmes – on se rend compte que, loin d’être un simple incident, cette suite de coups de fil marque véritablement le début de leur thérapie. L’exigence du psychanalyste a en effet pour eux une portée symbolique : elle leur signifie qu’ils sont en âge de parler en leur nom. De plus, elle fait surgir, d’emblée, le décalage qui existe dans leur vie entre ce qu’ils sont – des adultes – et l’image qui leur est donnée d’eux dans leur famille. Décalage qui – la suite de la thérapie le prouve – est souvent au cœur de leurs difficultés.

Peur d’entrer dans la vie


S’ils consultent pour des souffrances différentes et s’ils ont, chacun, une histoire particulière, ces jeunes adultes ont souvent un point commun : une peur d’entrer dans la vie qui les conduit à un repli sur leur famille, laquelle, croyant les aider, l’accepte. A tort, car ils se trouvent dès lors installés à l’écart du mouvement de la vie, dans une sorte de temps arrêté et ne peuvent de ce fait qu’aller de plus en plus mal.

La vie humaine est ainsi faite qu’elle comporte des échéances qu’il faut respecter. Avoir un biberon pour goûter à l’âge où les copains croquent du chocolat, rouler en poussette à 6 ans, est, pour un enfant, générateur de symptômes. Car pour se conformer au désir de ses parents, ou à ce qu’il croit tel (« Si maman me porte, c’est qu’elle veut que je reste un bébé »), il est contraint de se refuser à lui-même le droit d’avancer à son rythme. Il freine son développement, inhibe ses facultés intellectuelles et devient ainsi l’otage d’un double déséquilibre :
• déséquilibre entre son corps et son psychisme, puisqu’il utilise son intelligence pour ramer à contre-courant de la vie qui pousse en lui ;
• déséquilibre entre lui et les autres enfants de sa classe d’âge, qui signe son isolement.

Ce qui vaut pour la petite enfance vaut aussi pour la suite. Si l’on pose que devenir adulte, c’est devenir l’égal de ses parents – définition de bon sens que l’on oublie trop souvent – il devient clair que mener une vie d’adolescent « chez papa maman » alors que l’on a largement dépassé l’âge de la majorité sociale, ou rester dépendant d’eux alors que l’on serait capable de s’assumer économiquement et d’avoir une véritable vie sociale, relationnelle et sexuelle, ne peut qu’être qu’invalidant.

« Tu quitteras ton père et ta mère », disait déjà la Genèse (1). Si naître au monde implique de se séparer du corps de sa mère, naître à la vie adulte ne peut se faire sans quit-ter le sein de sa famille. Quelle qu’elle soit, aussi aimante et tolérante soit-elle, les humains sont comme les bâtiments : ils ont besoin d’appuis pendant leur construction, mais on ne peut les déclarer « construits » que lorsqu’ils tiennent debout sans étayage. Et ce, sur tous les plans.

1- Citation reprise par le psychanalyste Philippe Julien en titre de son livre Tu quitteras ton père et ta mère, Aubier-Flammarion, 2000

Pour en savoir plus
Psychologies.com


Aller en haut de page